Retrouver un souvenir avec l’hypnose : les enjeux des amnésies traumatiques

souvenirs hypnose

Introduction

Régulièrement, je reçois par mail ou par sms des messages de personnes qui souhaitent retrouver des souvenirs qu’ils auraient oubliés.

Ainsi, Aminata m’écrit :

« Bonjour, depuis quelques temps je me sens mal à l’aise dans mes relations avec les hommes et des souvenirs ont l’air de remonter mais je ne sais pas s’ils sont vrais, pouvez-vous m’aider ? »

Ou bien Cédric, qui m’envoie le sms suivant :

« Je voudrais travailler sur mon enfance, je pense que petit j’ai subi un traumatisme sexuel mais je n’ai pas de souvenir conscient, c’est une impression que j’ai, l’hypnose peut-elle m’aider à retrouver mes souvenirs ? »

Retrouver un souvenir avec l’hypnose pose de nombreuses questions éthiques, je me propose dans cet article de faire le point sur ce sujet et d’aborder avec vous ma manière de répondre à cette problématique.

Les amnésies traumatiques : un voile sur l’enfance

C’est malheureusement chez les victimes de violences sexuelles dans l’enfance que l’on retrouve le plus d’amnésies traumatiques.

violences sexuelles enfants

Cela s’explique en partie par le fait que les plus jeunes ont un cerveau qui est encore fragile et plus vulnérable au stress, aux émotions et aux ressentis extrêmes.

On retrouve cependant des cas d’amnésie traumatique liés à des deuils, des attentats ou d’autres accidents douloureux de la vie.

Définition des amnésies traumatiques

L’amnésie traumatique, également appelée « amnésie dissociative » se définit ainsi, d’après le DSM-5 (c’est à dire le système de classification des maladies mentales) :

«  incapacité de se rappeler des informations autobiographiques importantes, habituellement traumatiques ou stressantes, qui ne peut pas être un oubli banal ».

Ainsi, une personne peut deviner, ressentir, à un moment de sa vie que quelque chose s’est passé quand elle était enfant sans forcément savoir ce que c’est.

Généralement, les questions et les doutes arrivent à l’âge adulte parce que, pendant tout un temps, le cerveau a refoulé les souvenirs traumatiques, il les a comme mis sous silence pour que l’enfant puisse continuer à vivre, c’est un réflexe de protection.

Les raisons du refoulement des souvenirs

Lorsque qu’un enfant (c’est aussi le cas pour un adulte) subit un traumatisme, que ce soit une violence physique ou psychologique par exemple, pour les cas hélas les plus courants, son cerveau se met en mode « défense ».

L’enfant est submergé par des émotions et des sensations tellement fortes que la zone du cerveau dédiée à sa survie s’active comme une alarme.

On a longtemps appelé cette zone « cerveau reptilien » aujourd’hui c’est une simple métaphore pour désigner les parties du cerveau qui gèrent les mémoires et les réflexes traumatiques.

Dans son article « L’AMNÉSIE TRAUMATIQUE un mécanisme dissociatif pour survivre »  le docteur Salmona nous donne des précisions sur le procédé :

« Les mécanismes neuro-biologiques qui sont à l’origine de cette mémoire traumatique sont assimilables à des mécanismes de sauvegarde exceptionnels qui, pour échapper à un risque vital intrinsèque cardio-vasculaire et neurologique induit par une réponse émotionnelle dépassée et non contrôlée, vont faire disjoncter le circuit de réponse émotionnelle (comme dans un circuit électrique en surtension qui disjoncte pour sauvegarder les appareils). »

S’ensuit ce qu’on appelle une dissociation : pour survivre, la personne ne peut plus être reliée à ce qui pourrait lui rappeler ce qu’elle a subi, ainsi, elle va se déconnecter de ses émotions et/ou de ses ressentis.

« La personne devine qu’il s’est passé quelque chose mais elle n’a pas accès au souvenir.

Pendant la dissociation, l’amygdale, ainsi que la mémoire traumatique qu’elle contient est déconnectée, et la victime n’a pas accès émotionnellement et sensoriellement aux événements traumatiques.
Suivant l’intensité de la dissociation, elle pourra être amnésique de tout ou partie des événements traumatisants, seules resteront quelques images très parcellaires, des bribes d’émotions envahissantes ou certains détails périphériques isolés.
Ce phénomène peut perdurer de nombreuses années, voire des décennies tant que la personne reste dissociée. »

Ainsi, afin de nous protéger, dans une sorte de réflexe de protection, notre cerveau peut refouler, ou mettre de côté, des événements traumatiques.

Posons-nous à présent la question de savoir si c’est une bonne idée, ou pas, de chercher à retrouver en hypnose ce que notre cerveau a volontairement caché.

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L’hypnose : une clé magique pour accéder aux souvenirs oubliés ?

Maintenant que nous avons exploré ce que sont les amnésies traumatiques, intéressons-nous à présent à ce qu’il convient de faire, ou de ne pas faire, face à une demande, légitime, de retrouver un souvenir.

Pour ma part, lorsque l’on me demande de travailler sur un souvenir oublié, sur une amnésie traumatique potentielle, je prends le temps d’expliquer pourquoi je ne le conseille pas forcément en expliquant les deux points suivants comme préalable à tout travail.

Retrouver un souvenir traumatique : faux souvenirs et dangers potentiels

  • La mémoire est un phénomène très complexe et, comme si ça n’était pas déjà assez compliqué, elle fonctionne différemment selon les personnes.

Au fur et à mesure du temps elle est modifiée par nos expériences, bien sûr, mais aussi par nos croyances.

La mémoire n’est donc pas une espèce de disque dur qui enregistrerait de manière objective ce qui nous arrive, elle est même essentiellement subjective.

Cela signifie, très concrètement, que la mémoire n’est JAMAIS fiable à 100 %.

On peut tout à fait, en hypnose, demander à l’inconscient de retrouver un souvenir mais absolument rien ne garantit la vérité de ce souvenir.

Le cerveau est comme une machine à fournir des réponses, dans le pire des cas on peut même, sous hypnose, l’influencer pour qu’il invente un souvenir.

Je vous recommande donc la plus grande méfiance face aux thérapeutes qui voudraient vous faire croire que l’hypnose serait la clef pour retrouver un souvenir refoulé.

Oui, cela arrive de retrouver des mémoires oubliées lors d’une séance d’hypnose mais cela ne doit pas être induit par le thérapeute, cela doit être spontané.

En effet, si le cerveau refoule des souvenirs, il arrive aussi très fréquemment, et naturellement, que les souvenirs remontent à la surface soit lorsque que la personne est adulte et en sécurité (donc dans un état émotionnel propre à retrouver éventuellement un souvenir traumatique) soit lors d’un choc émotionnel qui va être vécu comme un rappel de ce qui était caché.

« Les instances judiciaires et juridiques ont donc raison de douter de la véracité de souvenirs trop anciens et encore plus si ces souvenirs sont revenus sous hypnose. Aux USA, depuis l’épidémie des faux souvenirs des années 70, la Police n’a plus recours à l’hypnose pour raviver la mémoire des témoins et la Justice ne tient plus compte des souvenirs retrouvés sous hypnose. »

Le cerveau est donc capable de produire des faux souvenirs, mais ce n’est pas le seul danger de cette recherche de souvenirs, le danger réside essentiellement dans les conséquences concrètes de cette découverte.

Imaginons qu’une personne retrouve, sous hypnose, des souvenirs d’abus, et que ces souvenirs ne soient pas réels mais qu’ils aient été induits soit par le thérapeute (aussi bienveillant soit-il et même avec la meilleure intention du monde), soit par les croyances (fausses dans ce cas, ce qui ne signifie pas toujours qu’elles le sont évidemment) de la personne hypnotisée.

C’est potentiellement tout un système familial qui peut imploser, et cela va des fausses accusations jusqu’à des vies qui peuvent être détruites par cette forme de mensonge involontaire.

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Précautions à prendre lors de l’utilisation de l’hypnose pour retrouver des souvenirs

Quelle est donc ma manière de procéder face à une demande de recherche de souvenirs oubliés ?

  • J’explique pour commencer que l’hypnose est un peu comme une sorte de rêve éveillé, quand on rêve on a l’impression que ce qu’on vit est vrai, totalement réel, jusqu’à ce qu’on se réveille.

En effet, sous hypnose, le cerveau peut imaginer des situations avec des images concrètes, des ressentis, des sons, parfois même des odeurs, des goûts.

Il en reste néanmoins que ce que l’on vit dans un état d’hypnose c’est virtuel.

Bien sûr, c’est ce virtuel, c’est cette imagination qui nous permettent de changer, de voir ou d’interpréter différemment, ce sont des outils thérapeutiques extrêmement puissants.

Mais ce n’est pas pour autant « réel ».

Ainsi, un souvenir qu’on irait chercher en hypnose a toutes les chances d’être un souvenir au minimum partiel ou réinventé, au pire totalement faux.

  • Se pose alors la question, que je pose donc à la personne qui vient me voir, de savoir quel est l’intérêt pour elle de retrouver un souvenir.

Si la personne me répond que c’est pour lui permettre de se sentir bien, je lui propose le plus souvent de faire en sorte que d’abord elle se sente bien (on peut apprendre l’autohypnose pour gérer ses émotions ou faire une thérapie en hypnose voire en EMDR s’il y a des traumatismes non réglés) pour qu’ensuite le souvenir puisse remonter de lui-même.

Il me semble que le but de l’hypnose, en tout cas telle que je la pratique, ce n’est pas de savoir pourquoi on va mal mais plutôt d’aller mieux.

Paradoxalement, l’hypnose sert plutôt à oublier, à ranger dans le passé ce qui appartient au passé et parasitait le présent.

Si la personne a de nombreux soupçons sur un passé traumatique, je lui propose plutôt de travailler sur son traumatisme (réel ou supposé) afin qu’elle puisse cesser d’être dans une forme de réflexe post traumatique dans un premier temps.

amnesie traumatique enfance emdr

Dans son livre An introduction to the practice of clinical hypnosis. New York : Brunner & Mazel; 1990, Michael Yapko distingue quatre situations :

1 – celle où une personne sait et a toujours su qu’elle a été abusée,1 – celle où une personne sait et a toujours su qu’elle a été abusée,
2 – celle où une information indépendante confirme cette mémoire réprimée,
3 – celle où un thérapeute facilite le rappel d’une mémoire réprimée,
4 – enfin celle où un thérapeute suggère le souvenir oublié d’un abus.

  • Dans les cas, donc, où la personne a des raisons objectives de penser qu’un souvenir traumatique a été refoulé, je propose le protocole suivant :

En hypnose, par un système de signaling (c’est à dire des mouvements corporels non contrôlés par la partie consciente comme un doigt qui bouge pour dire oui ou une main qui se lève, par exemple) je vais poser, avec l’accord de la personne, des questions à l’inconscient dont les réponses sont fermées (soit oui, soit non) afin de limiter les réponses symboliques ou vagues que l’inconscient pourrait fournir.

Je demande ainsi, par exemple :

  • Est-ce qu’il y a un souvenir que tu as caché au conscient ?

Dans le cas d’une réponse affirmative, je demande à l’inconscient :

  • Est-ce que le conscient est prêt à retrouver ce souvenir aujourd’hui ?

Si la réponse est non, je n’insiste JAMAIS.

Il m’arrive donc de procéder à ce qu’on appelle des régressions en hypnose, afin de retrouver un souvenir mais la personne est toujours au courant qu’il n’y a aucune garantie de la réalité de ce souvenir.

Il ne s’agit donc pas de chercher la vérité mais de permettre à la personne de vivre mieux son présent en classant un souvenir, qu’il soit réel ou fictif.

Conclusion

Maintenant que vous connaissez les éventuels dangers liés à la recherche d’un souvenir en hypnose, maintenant que vous savez qu’il n’y a jamais aucune garantie que ce souvenir soit vrai, vous avez les clefs principales pour déterminer ce qui est important pour vous si, vous aussi, vous vous questionnez sur des souvenirs oubliés.

Je suis persuadée que quand ce sera le bon moment, vous accéderez à ces souvenirs et, si ce n’est jamais le cas, l’important sera peut-être davantage ce que vous avez fait de votre présent.

Notre passé est important mais il ne nous définit pas.

Nous avons, tout au long de notre vie, la possibilité de regarder autrement notre passé afin de nous libérer de nos fardeaux.

L’hypnose, par le biais d’un travail sur les souvenirs ou par d’autres voies, permet cette libération qui mène à une forme de paix et c’est ce qui, à mon sens, est le plus précieux.

Pour aller plus loin

 

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