Sortir de la voiture, prendre une douche : passer d’une activité à une autre me coûte souvent un effort énorme. Hypnothérapeute à Perpignan et en visio, spécialisée en neuroatypie et en libération des traumatismes, je suis moi-même autiste et TDA sans hyperactivité, et je vois les mêmes difficultés chez les personnes que j’accompagne.
Si vous avez tapé « transitions autisme TDAH » ou « inertie autistique » dans un moteur de recherche, vous êtes au bon endroit 🙂
Pourquoi les transitions sont-elles si difficiles quand on est autiste ?
Je ne sors jamais directement de ma voiture : il me faut toujours un temps d’arrêt et ce temps est variable, il peut durer de 5 à 20 minutes.
Pour la douche, entre le moment où je me dis que je vais la prendre et celui où j’y vais, il se passe de 5 minutes à deux heures. Et il y a aussi le montage de mon petit film, par exemple. Je dois le terminer depuis dix jours, ça me prendrait une heure, peut-être deux. Je ne le fais pas. J’ai envie, et je n’ai pas envie de fournir l’effort initial. Même en vacances.
J’ai remarqué que je fais bien les choses, et vite, uniquement quand je suis parfaitement prête. Si je m’y oblige avant, le résultat est moins bon. Entre les deux, il y a des passages à vide de un à cinq jours, parfois plus, où je n’ai l’énergie de rien alors que j’ai du temps.
L’inertie autistique
Cette difficulté a un nom dans la communauté autistique, on l’appelle « l’inertie autistique ». En 2021, Karen Buckle et ses collègues ont interrogé 32 adultes autistes. Ils décrivent une difficulté à commencer, arrêter ou changer d’activité, hors de leur contrôle conscient.
Une piste pour l’expliquer s’appelle le monotropisme, une théorie de Dinah Murray et Wenn Lawson. L’attention se concentre sur très peu de choses à la fois. Quand elle est installée quelque part, la déplacer demande d’abord de la retirer d’où elle est, ce qui demande une surcharge d’effort. Or, quand on est autiste, on est tout le temps en train de faire des efforts 🙂
Une transition change aussi l’état du corps :
- la voiture : d’un espace fermé et connu à un espace ouvert, avec plus de stimulations à gérer
- la douche : de sec et habillée à mouillée, avec le bruit de l’eau et un changement de température
La cigarette, mon stim de transition
Je sais que c’est mauvais pour la santé, je sais que c’est une mauvaise habitude et qu’elle est dangereuse. Et pourtant, je n’arrive pas à m’arrêter longtemps, je finis la plupart du temps par replonger. Je pense qu’il est possible, voire probable, que j’utilise la cigarette comme un stim. Je fume surtout au moment des transitions : quand je change d’activité, quand je sors d’une période de concentration intense. C’est mon stim de transition.
Les transitions sont l’un des 4 déclencheurs de mon stimming, avec la surcharge sensorielle, le stress émotionnel fort et l’ennui. Je n’arrive pas à savoir lequel pèse le plus. Je raconte le reste dans mon article sur le stimming.
Et dans le TDAH ?
Les transitions posent aussi problème dans le TDAH, avec un chemin différent. Les recherches sur la flexibilité cognitive, la capacité à passer d’une tâche à une autre, montrent chez les personnes avec un TDAH une difficulté de taille petite à moyenne, très variable d’une personne à l’autre. Cette difficulté fait partie des fonctions exécutives, l’ensemble des outils du cerveau qui servent à se lancer et à changer de cap. Je parle plus en détail de mon accompagnement sur ma page consacrée à l’hypnose et au TDAH.
Démarrer et passer d’une tâche à l’autre
Dans le TDAH, l’attention part dans tous les sens, tout en même temps.
Se lancer devient difficile. Une tâche reste sur la liste pendant des semaines parce que commencer paraît impossible, surtout quand les étapes sont floues. On sous-estime souvent le temps qu’elle va prendre. Et quand une tâche est terminée, il faut beaucoup de temps avant d’attaquer la suivante.
La mémoire de travail, qui garde en tête ce qu’on est en train de faire, joue aussi. Après une interruption, on peine à retrouver le fil. On lance une machine de linge et on s’en souvient quelques heures plus tard.
Cette difficulté varie. Selon le modèle de Thomas E. Brown, ces fonctions marchent bien en cas d’urgence ou face à une activité qui intéresse tout de suite, et beaucoup moins le reste du temps.
L’hyperfocus, quand on n’arrive plus à s’arrêter
À l’inverse, quand une activité absorbe, l’arrêter coûte très cher. Chez les adultes avec un TDAH, l’hyperfocus se décrit par une perception du temps déformée et une difficulté à s’arrêter. Faire défiler un fil, enchaîner des recherches : une fois lancé, c’est dur de couper.
De l’extérieur, ça ressemble beaucoup à l’inertie autistique. Une piste d’explication passe par les circuits de la récompense : une tâche peu gratifiante, comme les papiers ou la vaisselle, est très dure à lancer, et une tâche stimulante très dure à quitter. Cette piste reste une hypothèse.
Autisme et TDAH se retrouvent sur la difficulté à changer de vitesse. Une méta-analyse de 2024 portant sur 180 études, menée chez des enfants, trouve la flexibilité plus faible chez les enfants autistes que chez ceux avec un TDAH. Quand on est interrompu en plein milieu d’une tâche, passer à ce qu’on nous demande à l’instant est pénible, et l’esprit reste accroché à ce qu’on vient de quitter.
Et quand on est autiste et TDAH ?
Les deux peuvent exister ensemble. Depuis le DSM-5 (2013), on peut poser les deux diagnostics, ce qui était exclu avant. Dans une étude sur 14 825 enfants et adolescents avec un TDAH, 12,4 % remplissaient aussi les critères de l’autisme.
Quand les besoins se contredisent
Une personne autiste et TDAH peut avoir besoin de prévisibilité et de variété en même temps. Le côté autistique cherche des routines et des repères stables. Le côté TDAH s’ennuie vite et réclame de la nouveauté. Les besoins deviennent une cible qui bouge, parfois difficile à deviner même pour la personne elle-même.
Sarah Boon, autrice de Young, Autistic and ADHD, explique dans The Psychologist, la revue de la Société britannique de psychologie, que le TDAH peut modifier la façon de vivre l’inertie, certaines personnes cherchant la variété.
Une journée contient de nombreuses petites transitions : se lever, sortir, répondre, passer d’un dossier à l’autre. Quand chacune demande un effort supplémentaire, le coût s’additionne, et le soir, la fatigue est là.
Témoignage : « l’impression d’être une très vieille femme »
P. vit à Bordeaux et a 36 ans. Nous nous sommes vues en visio pour une première séance de prise de contact. Elle venait de recevoir un diagnostic de TSA et se reconnaissait dans les critères, mais elle vivait au quotidien plein de contradictions.
Elle aime les routines : elle se lève toujours à la même heure, fait ses courses tous les lundis à 17h, mange à 19h toujours à la même place. Elle en avait mis beaucoup en place pour se rassurer, avant de comprendre que cela faisait partie du TSA. Pourtant, ses routines lui pèsent. Dans le fond, elle déteste les routines et a constamment besoin de changement. Elle respecte la plupart des anciennes, mais ne parvient pas à en créer de nouvelles : ça l’ennuie, et dès qu’elle commence, autre chose la distrait et elle se met à faire dix choses en même temps sans en finir aucune. Elle me disait avoir « l’impression d’être une très vieille femme qui ne supporterait pas le changement », alors qu’elle en avait envie.
D’autres aspects qu’elle m’a décrits m’ont alertée sur un possible TDAH associé à son TSA. Je lui ai recommandé de consulter pour passer des tests, ce qu’elle a fait, et elle a eu son diagnostic. Elle a vu d’abord un psychothérapeute, puis un psychiatre lui a prescrit de la Ritaline, qui lui a permis de mieux se canaliser et de retrouver de l’énergie.
Je l’ai ensuite suivie sur trois séances pour mettre en place des techniques d’autohypnose et gérer ses émotions lors des moments de transition. Chaque personne est unique, et rien ne garantit le même résultat.
Ce qui peut aider
Il n’existe pas de recette qui marche pour tout le monde, surtout quand les besoins se contredisent. Voici ce qui m’aide, et des pistes tirées des sources en fin d’article :
- Je réponds aux mails tout de suite, toujours. Je me suis imposé cette règle : elle m’évite de décider à chaque fois.
- Si je peux le faire en moins de 5 minutes, je le fais maintenant. Sinon, je le note sur une liste de choses à faire dans la semaine.
- Un signal doux avant le changement : un petit carillon cinq minutes avant la pause ou la fin d’une chanson, plutôt qu’un « dans un quart d’heure » abstrait.
- Préparer en amont ce qui peut l’être (vêtements, affaires), pour qu’il reste moins de décisions au moment de la bascule.
- Éviter d’interrompre au hasard : attendre un bon point d’arrêt, et dire à son entourage ce dont on a besoin quand on est dans sa bulle.
- Baisser le bruit et la lumière pendant la transition, avec un casque par exemple.
- Se laisser le temps. Forcer un changement avant d’être prêt épuise plus que d’attendre.
Votre cerveau a besoin de plus de temps pour changer de vitesse, et vous pouvez apprendre à le ménager.
Personnellement, j’ai mis plus d’un mois à rédiger cet article 🙂
Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire, la première étape est simple : en parler, lors d’une séance de prise de contact à Perpignan ou en visio.
Personnellement, j’ai mis plus d’un mois entre le moment où j’ai eu l’idée de cet article et celui où j’ai commencé à le rédiger donc ça n’est pas moi qui vais vous juger 🙂
Envie d’avancer sur votre rapport aux transitions, à votre neuroatypie ou à un trauma sous-jacent ?
Je suis hypnothérapeute à Perpignan, également en visio, spécialisée en neuroatypie et en traumatismes.
Transitions autisme TDAH : questions fréquentes
Qu’est-ce que l’inertie autistique ?
L’inertie autistique est la difficulté à commencer, arrêter ou changer d’activité, en dehors de la volonté de la personne. Le terme vient de la communauté autistique : il décrit la tendance à rester dans l’état où l’on est, à l’arrêt ou en mouvement, tant que quelque chose d’extérieur ne le modifie pas. Elle a deux faces : elle peut bloquer, et elle permet aussi de se plonger très longtemps dans ce qui passionne. Une piste pour l’expliquer est le monotropisme, une théorie qui décrit une attention concentrée sur très peu de sujets à la fois.
L’inertie autistique, est-ce de la paresse ou de la procrastination ?
Ni l’une ni l’autre. Les adultes autistes interrogés dans l’étude de 2021 décrivent une difficulté à commencer, arrêter ou changer d’activité qui échappe à leur contrôle conscient, y compris pour ce qu’ils ont envie de faire. Moi, j’ai envie de terminer le montage de mon petit film, et je n’ai pas envie de fournir l’effort initial : la motivation est là, le démarrage ne suit pas. Vue de l’extérieur, cette difficulté peut être prise à tort pour un manque d’intérêt. Elle varie aussi selon l’état du moment : le stress, la fatigue et la surcharge sensorielle l’aggravent.
Peut-on être autiste et TDAH à la fois ?
Oui. Depuis 2013, le DSM-5 autorise à poser les deux diagnostics, ce qui était exclu avant. Dans une étude portant sur 14 825 enfants et adolescents avec un TDAH, 12,4 % remplissaient aussi les critères de l’autisme. C’est mon cas : je suis autiste et TDA sans hyperactivité. Les signes de l’un et de l’autre peuvent se chevaucher ou se masquer, ce qui complique le diagnostic. Dans la communauté neuroatypique, on parle d’AuDHD, un terme qui ne figure pas dans le DSM-5.
Comment aider un proche autiste ou TDAH à changer d’activité ?
En le prévenant avant le changement et en lui laissant arriver à un bon point d’arrêt. Voici quelques pistes :
- Un signal doux à l’avance : un petit carillon quelques minutes avant la fin, plutôt qu’un « dans un quart d’heure » abstrait.
- Ne pas supposer que la personne vous entend quand elle est absorbée : elle peut vraiment ne pas vous entendre. Attendez une pause naturelle, comme la fin d’un niveau de jeu.
- Poser une question plutôt qu’un reproche : « Qu’est-ce qui rend ce passage difficile ? » à la place de « Pourquoi tu n’es pas prêt ? ». Plus la pression monte, plus la transition devient dure.
- Commencer sa propre tâche à côté d’elle, en silence : certaines personnes passent plus facilement à l’activité suivante en présence de quelqu’un qui s’y met aussi.
L’hypnose peut-elle aider à mieux vivre les transitions ?
Oui, elle peut aider, sans promesse de résultat. L’hypnose ne supprime ni l’autisme ni le TDAH, et elle ne remplace pas un suivi médical, par exemple un traitement prescrit par un psychiatre. Elle permet d’apprendre des outils pour gérer les émotions qui montent au moment du changement. Avec P., nous avons travaillé sur trois séances des techniques d’autohypnose pour ses moments de transition. Avec les personnes neuroatypiques, j’adapte la séance : des séances plus courtes et plus nombreuses, une attention à la lumière et à la température de la pièce, et le canal auditif ou les sensations du corps pour celles qui visualisent peu.
Sources
- Buckle et al., First-Hand Accounts of Autistic Inertia (2021)
- Ward et al., Understanding phenomenological experiences of autistic inertia (2026)
- Méta-analyse sur la flexibilité cognitive dans le TDAH
- Executive function in children with neurodevelopmental conditions, Nature Human Behaviour (2024)
- Hupfeld et al., Living « in the zone » : hyperfocus in adult ADHD (2018)
- Université Laval, Le TDAH : définition, traitements et ressources
- TDAH et TSA, double diagnostic (AMUB-ULB)
- What is AuDHD ? (Psychology Today, 2024)
- Sarah Boon, Executive functioning in autism and ADHD (The Psychologist, BPS)
- The AuDHD paradox (The Concierge Psychologist)
- Stuck Between Tabs : AuDHD, Transitions, and Autistic Inertia
- Autistic Inertia (Autism Understood)
- Autistic Inertia : All You Should Know (Autism Parenting Magazine)
- All About Autistic Transitions : A Guide for Allies (Reframing Autism)
- Vidéo en anglais : monotropisme et inertie autistique
- Vidéo en anglais : fonctions exécutives, autisme et TDAH




